Toussaint et Jour des morts en Alsace : deux fêtes, un même mystère

Le 1er et le 2 novembre forment un diptyque que la piété populaire confond souvent : la Toussaint célèbre dans la joie tous les saints déjà auprès de Dieu, tandis que la commémoration des fidèles défunts, instituée à Cluny en 998, invite à prier pour ceux qui cheminent encore vers la pleine lumière. En Alsace, ce diptyque a pris des formes particulières : sonnerie des cloches pour les âmes du purgatoire, lanternes de betteraves aux portes des cimetières, quêtes d'enfants de porte en porte. Ce guide en explore le sens théologique et les usages locaux, de la doctrine du purgatoire aux offices de la cathédrale de Strasbourg.

1 août 2026Patrimoine religieux

Chaque 1er novembre, les cimetières alsaciens se couvrent de chrysanthèmes : le geste le plus visible d'une fête qui en compte deux.

Le 1er et le 2 novembre forment un diptyque que la piété populaire confond souvent : la Toussaint célèbre dans la joie tous les saints déjà auprès de Dieu, tandis que la commémoration des fidèles défunts, instituée à Cluny en 998, invite à prier pour ceux qui cheminent encore vers la pleine lumière. En Alsace, ce diptyque a pris des formes particulières : sonnerie des cloches pour les âmes du purgatoire, lanternes de betteraves aux portes des cimetières, quêtes d'enfants de porte en porte. Ce guide en explore le sens théologique et les usages locaux, de la doctrine du purgatoire aux offices de la cathédrale de Strasbourg.

Le 1er novembre, les cloches de la cathédrale de Strasbourg sonnent à la volée pour la Solennité de tous les Saints. Le lendemain, plus sobrement, la messe des défunts réunit ceux qui portent le deuil d’une année écoulée. Entre les deux jours, la plupart des Alsaciens se rendent au cimetière, souvent le 1er, parfois seulement le week-end le plus proche, pour fleurir une tombe de chrysanthèmes. Cette pratique, si banale qu’elle paraît évidente, recouvre en réalité deux fêtes théologiquement distinctes que même beaucoup de catholiques pratiquants confondent : la Toussaint célèbre dans la joie tous les saints déjà auprès de Dieu, tandis que la commémoration des fidèles défunts, le lendemain, prie pour ceux qui ne le sont pas encore pleinement. En Alsace, ce diptyque liturgique s’est doublé d’un folklore particulier, à la croisée des influences françaises et rhénanes, qui donne à ces deux jours de novembre une couleur locale reconnaissable entre toutes les régions de France.

La Toussaint, une fête théologale avant d’être une fête populaire

Officiellement nommée Solennité de tous les Saints dans le calendrier romain, la Toussaint ne commémore pas seulement les quelque 10 000 saints canonisés par l’Église au fil des siècles. Elle célèbre, plus largement, la multitude de ceux qui ont vécu selon l’Évangile et se trouvent désormais dans la vision de Dieu, connus ou anonymes, canonisés ou simplement fidèles. C’est cette dimension qui distingue la fête d’un simple hommage aux figures illustres de la sainteté : elle affirme que la vie évangélique, aussi discrète soit-elle, conduit à une gloire réelle. La fête puise son sens dans le mystère pascal : elle prolonge, dans le temps ordinaire de l’année liturgique, la joie de Pâques et de la Pentecôte, en manifestant ce que la Résurrection du Christ rend possible pour chacun de ses disciples.

L’institution de la fête au 1er novembre dans l’Église d’Occident remonte au VIIIe-IXe siècle, mais sa dimension civile en France est plus tardive et plus circonstancielle : le jour est férié depuis 1802, dans le cadre du Concordat napoléonien qui réorganise les rapports entre l’État et l’Église catholique. Cette origine explique pourquoi la Toussaint reste, aujourd’hui encore, l’une des rares fêtes religieuses à bénéficier d’un statut civil unanimement respecté, y compris par des personnes éloignées de toute pratique religieuse — le repos dominical du 1er novembre s’est largement laïcisé en simple occasion de se rendre au cimetière familial.

Tombe fleurie de chrysanthèmes dans un cimetière alsacien à la Toussaint
Le fleurissement des tombes de chrysanthèmes, geste central de la Toussaint dans les familles alsaciennes.

Le 2 novembre : la commémoration des fidèles défunts, une institution clunisienne

La fête du lendemain a une histoire propre et plus précisément datable. C’est en 998 qu’Odilon, abbé de Cluny, institue pour la première fois une journée de prière spécifiquement consacrée aux fidèles défunts, à la date du 2 novembre — au lendemain de la fête de tous les saints, dans une logique liturgique délibérée : après avoir célébré ceux qui sont dans la gloire, l’Église se tourne vers ceux qui y cheminent encore. Cette initiative clunisienne, d’abord limitée aux monastères de l’ordre, se répand progressivement dans toute l’Église latine au cours du Moyen Âge, jusqu’à devenir une commémoration universelle.

Le fondement théologique de cette prière pour les morts est la doctrine du purgatoire, précisée conciliairement à plusieurs reprises : après le deuxième concile de Lyon en 1274, puis aux conciles de Florence (1439) et de Trente (1563). Cette doctrine enseigne que les âmes de ceux qui meurent dans la grâce de Dieu, mais encore imparfaitement purifiées des conséquences du péché, traversent un état de purification avant d’accéder à la pleine vision béatifique. L’Église y voit un motif de prière active : la messe, les indulgences et les œuvres de charité offertes pour les défunts sont comprises comme des suffrages capables d’accompagner ce cheminement — une pratique de la prière pour les morts qu’on retrouve aussi, sous d’autres formes patristiques, chez saint Augustin. Le 2 novembre en est l’expression liturgique la plus dense de l’année, avec des messes de requiem célébrées dans la plupart des paroisses, dans la continuité du calendrier liturgique qui structure l’année chrétienne.

Allerheiligen et Allerseele : le vocabulaire et les usages alsaciens

En Alsace, terre de langue et de culture rhénanes, ces deux fêtes portent des noms qui disent leur ancienneté locale : Allerheiligen (« tous les saints ») pour le 1er novembre, Allerseele (« toutes les âmes ») pour le 2. Ce vocabulaire alsacien n’est pas un simple décalque du français ; il porte la trace d’une piété populaire transmise oralement, village par village, jusqu’au milieu du XXe siècle. Plusieurs pratiques locales, aujourd’hui largement éteintes mais encore documentées dans la mémoire des familles, illustrent cette culture propre.

La plus caractéristique est sans doute l’« Armenseelenlauten », la sonnerie des cloches pour les pauvres âmes du purgatoire. Entre le soir du 1er novembre et la nuit du 2, les servants de messe actionnaient les cloches à intervalles réguliers — traditionnellement chaque quart d’heure après l’office du soir jusqu’à minuit — pendant que les familles récitaient le rosaire à la maison. Cette sonnerie prolongée, spécifique à certains villages alsaciens et à quelques régions germaniques voisines, matérialisait sonorement l’intercession collective pour les défunts.

Une seconde tradition, presque disparue aujourd’hui, associait les enfants à la fête : la quête de porte en porte, où les jeunes du village récitaient un Notre Père suivi d’une formule locale variable — à Tagolsheim, par exemple, on chantait que « l’Esprit Saint vole par-dessus la maison, donnez à ceux qui ont sonné ». Les dons ainsi récoltés, œufs, beurre, lard, vin, pommes, noix ou argent, étaient ensuite partagés sous la supervision du curé de la paroisse, dans une logique de solidarité communautaire liée à la commémoration des morts.

Les lanternes de betteraves et les croyances du Sundgau

Plus étrange aux yeux d’aujourd’hui, la coutume des lanternes de betteraves — des faces grimaçantes sculptées dans des betteraves évidées, une bougie à l’intérieur — était placée aux portes des cimetières alsaciens à l’occasion de la Toussaint et du Jour des morts. Cette pratique, dont l’origine se perd dans le folklore rhénan et qui évoque par sa forme certains usages de veille automnale plus anciens que le christianisme lui-même, a disparu progressivement dans les années 1980, remplacée par d’autres formes d’éclairage funéraire.

Dans le Sundgau, au sud de l’Alsace, la tradition orale rapportait qu’entre le 1er et le 2 novembre, on pouvait « entendre les morts parler dans les cimetières » après la récitation de l’Angelus du soir — une croyance qui traduit, dans le registre de l’imaginaire populaire, l’intuition théologique plus centrale d’une communion réelle, quoique mystérieuse, entre les vivants et les défunts que l’Église affirme sous le nom de communion des saints. D’autres régions de tradition catholique conservent des pratiques comparables de piété liée aux défunts, comme les ostensions et pèlerinages du Limousin, où la mémoire des saints locaux se mêle à celle des fidèles disparus.

Lanterne de betterave sculptée traditionnelle posée à l'entrée d'un cimetière alsacien
Les lanternes de betteraves, coutume rhénane disparue dans les années 1980, éclairaient les portes des cimetières alsaciens à la Toussaint.

Les chrysanthèmes : une fleur, un symbole de résistance

Le choix du chrysanthème comme fleur du souvenir n’a rien d’accidentel. À la différence de la plupart des fleurs de saison, il fleurit tardivement à l’automne et résiste aux premières gelées, ce qui en fait la seule option florale robuste disponible début novembre dans le climat rhénan. Cette résistance au froid, alliée à sa floraison généreuse en gros pompons colorés, en a fait un symbole de vie qui persiste malgré le dépérissement de la saison — une image cohérente avec l’espérance chrétienne de la résurrection, même si l’usage funéraire du chrysanthème en France date surtout du XXe siècle et n’a pas d’origine liturgique propre. En Alsace, il est fréquemment associé à la bruyère, autre plante de résistance hivernale, dans les compositions déposées sur les tombes. Dans certains villages, comme Ribeauvillé ou Eguisheim, les cimetières historiques se transforment ainsi, chaque début novembre, en véritables jardins du souvenir.

Élément Toussaint (1er novembre) Jour des morts (2 novembre)
Nom alsacien Allerheiligen Allerseele
Statut liturgique Solennité, fête d’obligation Commémoration, non fériée
Objet théologique Tous les saints dans la gloire de Dieu Les fidèles défunts en purification
Origine de l’institution Ancienne (VIIIe-IXe siècle en Occident) Cluny, 998, sous l’abbé Odilon
Statut civil en France Férié depuis 1802 Jour ouvré
Pratique alsacienne associée Messe solennelle, fleurissement des tombes Sonnerie des cloches, messe de requiem

La Toussaint dans le diocèse de Strasbourg aujourd’hui

Ces célébrations restent, dans le diocèse de Strasbourg, parmi les plus fréquentées de l’année liturgique, aux côtés du dimanche des Rameaux, de Noël et de l’Assomption. À la cathédrale Notre-Dame, la Toussaint donne lieu à une messe solennelle le 1er novembre, tandis qu’une messe de requiem, chantée avec la maîtrise de la cathédrale, est célébrée le 2 novembre pour les défunts. Dans les paroisses rurales du diocèse, la tradition de bénédiction des tombes se poursuit également après la Toussaint, dans plusieurs cimetières du Haut-Rhin, où prêtres et fidèles se rassemblent pour un temps de prière collective devant les sépultures récemment visitées. Dans de nombreuses paroisses, la liste des personnes décédées durant l’année écoulée est lue et portée en prière lors de la messe du 2 novembre — une pratique simple mais significative, qui personnalise la commémoration au-delà de l’abstraction doctrinale.

Messe de requiem à la cathédrale de Strasbourg pour la commémoration des défunts
La messe de requiem du 2 novembre, célébrée avec la maîtrise de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg.

La communion des saints, clé de lecture des deux fêtes

Ce qui unit théologiquement la Toussaint et la commémoration des défunts, au-delà de leur proximité calendaire, c’est un article du Credo souvent moins commenté que les autres : la communion des saints. Cette formule, professée dans le Symbole des Apôtres depuis les premiers siècles, affirme que l’Église ne se limite pas à la communauté visible des vivants, mais forme un seul corps qui traverse la mort : l’Église « militante » sur terre, l’Église « souffrante » ou « purifiante » du purgatoire, et l’Église « triomphante » des saints au ciel. Dans cette perspective, le 1er et le 2 novembre ne sont pas deux fêtes juxtaposées par hasard, mais les deux faces d’une même réalité de foi : les saints intercèdent pour ceux qui prient encore sur terre, et les vivants prient à leur tour pour les défunts qui ne sont pas encore pleinement purifiés. Le catéchisme de l’Église catholique reprend cette articulation en soulignant que cet échange de biens spirituels ne connaît ni frontière ni interruption, la mort n’étant pas conçue comme une rupture de la communion mais comme un passage à l’intérieur d’elle.

Cette théologie explique aussi pourquoi la piété populaire a pu, sans grande erreur de fond, rapprocher les deux jours au point de les fêter souvent ensemble : visiter une tombe le 1er novembre, jour férié et donc disponible pour les familles, tout en portant intérieurement la prière du 2, revient à vivre concrètement cette communion que la doctrine formule de façon plus abstraite. Les théologiens qui insistent sur la distinction stricte entre les deux fêtes n’ignorent pas cette proximité pastorale ; ils rappellent seulement que la joie de la Toussaint et la prière de suffrage du 2 novembre restent, dans leur objet précis, deux actes de foi différents, l’un de louange et l’autre d’intercession.

Vivre ces deux jours aujourd’hui : entre foi et mémoire familiale

Ce que révèle, en creux, la persistance de ces deux journées dans le calendrier social français — bien au-delà des seuls pratiquants — c’est la force d’un besoin humain que la théologie catholique a su nommer et structurer : celui de faire mémoire, de visiter les lieux de sépulture, de maintenir un lien avec ceux qui ne sont plus. La Toussaint et la commémoration des défunts offrent un cadre à ce geste universel, en l’inscrivant dans une espérance précise : celle d’une communion qui dépasse la mort, où les saints intercèdent et où la prière des vivants accompagne le cheminement des défunts. En Alsace, ce cadre théologique s’est enrichi d’un folklore rhénan spécifique — cloches, lanternes, quêtes d’enfants — dont la plupart des formes se sont éteintes au XXe siècle, mais dont le vocabulaire, Allerheiligen et Allerseele, continue d’être prononcé par les générations les plus âgées comme le nom naturel de ces deux jours de novembre, aux côtés des saints d’Alsace dont la mémoire structure aussi le calendrier local.

Sources

Questions fréquentes

La confusion vient de la proximité des deux dates et de la pratique commune : beaucoup de familles se rendent au cimetière le 1er novembre, jour férié, alors que la commémoration liturgique des défunts tombe le lendemain, 2 novembre, en semaine. Dans les faits, la Toussaint honore tous les saints déjà dans la gloire de Dieu, tandis que le 2 novembre est consacré à la prière pour les fidèles défunts encore en chemin vers cette même gloire. L'Église distingue nettement les deux, mais l'usage social les a rapprochées en un seul temps de recueillement au cimetière.

Le purgatoire désigne, dans la doctrine catholique, l'état de purification de ceux qui meurent dans la grâce de Dieu mais encore imparfaitement purifiés des conséquences du péché. Affirmée après le deuxième concile de Lyon en 1274 puis précisée aux conciles de Florence et de Trente, cette doctrine soutient que la prière, l'eucharistie et les œuvres de charité offertes pour les défunts peuvent les aider dans ce cheminement. Ce n'est pas un lieu de châtiment mais un passage vers la pleine communion avec Dieu.

Ce sont les noms alsaciens des deux fêtes : "Allerheiligen" (littéralement "tous les saints") désigne la Toussaint du 1er novembre, et "Allerseele" ("toutes les âmes") le Jour des morts du 2 novembre. Ce vocabulaire germanique, hérité de la proximité rhénane, témoigne de l'ancienneté de ces célébrations dans la région et de leur enracinement dans la piété populaire locale, transmise oralement de génération en génération jusqu'au milieu du XXe siècle.

Le chrysanthème s'est imposé en France comme fleur du souvenir car il fleurit tardivement à l'automne et résiste aux premières gelées, contrairement à la plupart des autres fleurs de saison. Cette floraison tenace en fait un symbole de vie qui persiste au-delà du dépérissement naturel, cohérent avec l'espérance chrétienne de la résurrection. En Alsace, il est associé à la bruyère, autre plante résistante au froid, pour composer les compositions déposées sur les tombes début novembre.

Cette pratique, appelée "Armenseelenlauten" (la sonnerie pour les pauvres âmes), consistait à faire sonner les cloches à intervalles réguliers entre le soir du 1er novembre et le 2 novembre, pendant que les familles récitaient le rosaire. Largement répandue jusqu'au milieu du XXe siècle dans les villages alsaciens, elle a progressivement disparu avec l'évolution des pratiques paroissiales, mais certaines communautés rurales en gardent le souvenir vivant et quelques paroisses la perpétuent localement à l'occasion du 2 novembre.